D'un texte des années 90.
A
A. n.m.
Ah, le A ! La
première lettre de l'alphabet n'a certes pas gagné sa place d'honneur dans un jeu
télévisé.
C'est après une longue carrière littéraire faite dans toutes les
langues possibles et imaginables qu'elle est parvenue à occuper cet emplacement
privilégié.
Non sans mal, cela dit, et à la suite d'une compétition bien
singulière où prirent partie toutes ses collègues, de B à Z.
L'histoire vaut
la peine d'être racontée.
Qui n'a pas
entendu parler du temps, certes lointain, pour ne pas dire légendaire, où
l'alphabet se trouvait totalement sens dessus dessous ? C'était un beau bazar,
un fameux fourbi.
À l'époque on
appelait cela Le Désordre Alphabétique, car les lettres, les mêmes vingt six
lettres que nous voyons aujourd'hui se tenir le plus sagement du monde, avaient
alors vraiment la bougeotte.
Indociles et capricieuses, pas une seule
n'acceptait de demeurer à sa place. En fait, elles refusaient même d'occuper
une place déterminée.
D'un ton très snob elles assuraient avoir l'âme nomade
: Ah, je vous prie, surtout pas de domicile fixe, nous sommes vraiment des grandes bohémiennes
! et allaient se poser là où bon leur semblait, suivant l'envie et l'humeur du
moment.
Leurs
va-et-vient étaient incessants. Par goût du jeu, pour se faire voir ou dès qu'elles
s'ennuyaient et n'avaient rien d'autre à faire, elles se mettaient en route.
Ce qui pouvait
donner ceci :
KVFXIWMPLZNORBYQEGSUJTCHDA
et deux
secondes après ceci :
OYJAMIRSQFZTUCBHGWXKEVDPNL
et puis encore:
UDQETWLVKJNRXPZSMCHIAYFOBG
et ainsi de suite.
Sur le devant de l'alphabet la vue est
incomparable, disait l'une.
Peut-être mais en cette saison, je préfère me retirer là bas au fond, où il fait
plus frais, répondait l'autre.
Trop de courants d'air, intervenait une
troisième, c'est au beau milieu qu'on est le mieux.
Et à peine les voyelles s'étaient-elles
retrouvées ensemble que déjà elles se chamaillaient et la minute d'après
chacune s'en allait de son côté, pendant que les consonnes, enclines à former
de clans et de cliques tout aussi provisoires contribuaient à leur tour à
augmenter la pagaille.
Pire
encore, loin de bouger toutes seules, à chaque fois les lettres entraînaient
tous les mots dont elles étaient à la tête.
Ainsi, dès
que le N, par exemple, se mettait en route, suivaient à la queue leu leu non
seulement un nabab et un nabot, mais encore un nageur et une néréide, un neveu et une nièce, un niais et une niaise, un Noir, un Norvégien, un notaire,
toute une noce, une nourrice, un nourrisson, un nouveau-né
et des centaines de mots encore avec tout au bout du long cortège l'étrange nystagmus.
Bien entendu, chaque mot emportait avec lui sa
définition. Dans le cas de nystagmus cela
s'avérait absolument indispensable, car dés qu'il se montrait, aussi distingué
et rare, pour ne pas dire inquiétant, personne ne pouvait s'empêcher de lui
demander ce qu'il voulait dire.
La vérité c'est que nystagmus ne voulait pas dire ce qu'il voulait dire parce qu'il
désignait, et désigne toujours, une espèce de spasme qui fait tourner le globe
de l'oeil dans tous les sens. Il aurait préféré une toute autre définition,
mais il était philosophe et se consolait en disant: " Que voulez-vous, il
faut de tout pour faire un dictionnaire ! ".
Cela dit,
il n'avait que ce seul signifié, à emporter avec lui chaque fois qu'il lui
fallait suivre le N. Trois lignes à peine qu'il rangeait rapidement et hop là! nystagmus
était prêt au départ.
Mais
pensez sulement un instant à un mot tel que tout,
qui veut pratiquement tout dire !
Il était bien obligé de trimballer avec lui
toutes ses nombreuses acceptions et tous
ses multiples emplois. Et ce n'était pas tout, car il y a avait en outre les
exemples qui illustraient tout ça: des dizaines et des dizaines de paragraphes,
à perte de vue.
Sur la route cette escorte interminable, telle la caravane d'un
grand prince oriental, laissait tout le monde la bouche grande ouverte: les
autres mots ne trouvaient pas de mots pour exprimer leur admiration.
Bref, ces migrations continuelles avaient fini
par ressembler à des gigantesques déménagements, où dans un vacarme
épouvantable de syllabes qui s'ouvraient et se fermaient et d'accents de toute
sorte, il fallait faire attention à ne pas perdre ses points ou endommager ses
virgules, ce qui malheureusement arrivait de plus en plus souvent.
Les dictionnaires de l'époque offraient, en
conséquence, un spectacle déplorable.
Les embouteillages y étaient fréquents, qui
s'étiraient sur des centaines de pages. Il se révélait très difficile, ou
carrément impossible, de trouver le mot qu'on cherchait dans la masse compacte
des caractères collés les uns aux autres comme les voitures sur les autoroutes
au moment des départs en vacances. Bon nombre de professeurs hésitaient
longtemps avant d'ouvrir un volume, écoeurés à l'avance du capharnaüm qu'ils
s'attendaient à y trouver.
Les enfants,
cependant, s'étaient tout à coup découvert une passion pour le langage. Même
les plus petits dans les maternelles passaient leur temps à consulter des dictionnaires.
C'était beaucoup plus drôle que le zapping à la télé - d'autant plus qu'à cette
époque la télé était loin d'avoir inventée.
Mais les
autorités scolaires et les associations de parents d'élèves, dont l'invention
au contraire était déjà ancienne, observaient la situation d'un oeil sombre. Ce
mauvais exemple risquait de se reproduire.
Une rumeur
affirmait que les chiffres à leur tour se montraient séduits par le désordre.
On n'osait imaginer le chaos que pouvaient provoquer les nombres s'ils se mettaient
à faire les petits fous, avec le 9 à la place du 3, le 4 à celle du zéro et le
zéro valant tout à coup 8 unités !
Les hommes
d'affaires furent pris de panique à la seule idée de ne plus pouvoir faire
leurs comptes. Dans leur désespoir, les grands banquiers s'arrachaient les
moustaches. Ils firent part de leur émotion au gouvernement. On décida dans les
plus hautes sphères de prendre des mesures urgentes.
Ce fut ainsi
que le Ministre de l'Éducation, Monsieur de Fortenthème, convoqua les lettres
pour engager des négotiations. Les lettres en furent toutes fières. Leur
porte-parole, qui, bien entendu, était le P, proclama leur propos de présenter
un projet positif.
Le Ministre
répondit en leur ouvrant tout grandes les portes de son Ministère: il les invita
à faire ce qu'on appelle un tour de table.
Les lettres s'y
précipitèrent. La table en question leur parut gigantesque. Elle occupait
presque entièrement un majestueux salon doré où le ministre les attendait,
entouré d'une foule de conseillers extremêment solennels.
Tous ces
augustes personnages montèrent sur la grande table alors qu'un huissier
invitait les lettres à se placer à l'une des extremités de celle-ci.
Ce fut le
Ministre lui même qui donna le signal du départ du tour de table. Il agitait
dans tous les sens un fanion à carreaux, comme ceux des courses automobiles et
avait l'air de vraiment s'amuser.
Puis soudain il
abaissa le petit drapeau en s'exclamant: " Partez ! ".
À une vitesse
alarmante les lettres se lancèrent dans la course. Les lustres tintinnabulèrent
et quelques chaises furent renversées à leur passage.
Ainsi se décida d'une fois pour toutes le rang
de chacune d'entre elles.
On l'aura
déviné: le A, qui était athlétique et agile, acquit d'une allure alerte un
avantage appréciable, arrivant aisèment avant les autres.
Le Z, un peu
zigoto, un peu zombi, réalisa tout le trajet en faisant des zigzags.
Naturellment il arriva le dernier, mais se montra " très'z'heureux ".
Un décret fut
émis et approuvé sur le champ donnant à chacune des lettres la place qu'elles
occupent encore aujourd'hui. On pourrait dire que depuis ce jour là les lettres
respectent le nouvel ordre au pied de la lettre.
Elles se disent
ravies d'avoir rétrouvé le calme et la sagesse.
Cependant, certains
grammairiens et autres spécialistes ont cru détecter ça et là des mouvements
d'humeur. Selon eux, les lettres manifestent de temps à autres la nostalgie de
leur passé si mouvementé. Ces mêmes experts se posent la question de savoir comment, si tel
était le cas, faire pour qu'elles restent tout de même à leurs places respectives. Et ils ne veulent pas même songer à l'eventualité 'un retour aux vieilles agitations? Replongeront-elles, et nous avec, un jour dans le chaos, dans la grande soupe de lettres universelle?
Affreux
suspense et affaire à suivre !

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